La vie de l'ESA

Analyse de l’évolution des relations entre les salariés et leur entreprise

Tandis qu’il y a encore quelques décennies, les exemples d’employés, de salariés ou de collaborateurs ayant fait toute leur carrière professionnelle au sein d’une même entreprise, après en avoir gravi progressivement (avec plus ou moins de rapidité) tous les échelons, étaient fréquents, nul ne contestera qu’il n’en est plus de même aujourd’hui. En effet, le monde professionnel actuel se caractérise par une plus grande mobilité des salariés, liée notamment au fait que la précarité s’est installée peu à peu au sein du monde de l’entreprise et que les perspectives d’évolution professionnelle au sein d’une même entreprise sont devenues la plupart du temps bloquées.

Cette nouvelle situation a entraîné un changement notable dans les sentiments que nourrissent désormais les salariés envers leur entreprise (bien entendu ce changement impacte sur l’évolution des relations entre les salariés et leur entreprise) : alors que jusque dans les années 1980, voire les années 1990, les salariés pouvaient ressentir, sinon de l’amour, du moins de l’affection et du respect pour leur entreprise, qui leur avait permis de se réaliser professionnellement et personnellement, de nos jours c’est plutôt, tendanciellement, un sentiment, au mieux d’indifférence, au pire de « désamour » que nourrissent les salariés à l’égard d’entreprises dont l’un des objectifs est de faire baisser le coût du travail, dans un contexte économique où la vie devient de plus en plus chère.

Se livrant à une analyse de l’évolution des relations entre les salariés et leur entreprise, deux experts, Martin Hirsh (Président de l’Agence du Service Civique) et Christophe de Margerie (PDG de Total), donnent dans cet article leur point de vue, à la fois sur la réalité des rapports qu’entretiennent les salariés avec les entreprises et sur les réponses que devront apporter les entreprises pour faire face aux enjeux de demain, et sortir de cette situation de crise caractérisant à l’heure actuelle les relations entre les salariés et leur entreprise.

Salariés, entreprises : le désamour ?

Martin Hirsch
Président de l’Agence du Service Civique

Peut-on s’aimer du bas en haut d’une échelle qui compte 100 barreaux? Des écarts de salaires de 1 à 100 entre salariés et dirigeants sont-ils compatibles avec une relation de confiance et d’estime ? Henry Ford, qui évoquait un rapport maximum de 1 à 4, ne disait-il pas que l’amour craquait si les extrêmes étaient trop éloignés ? Un jeune peut-il aimer l’entreprise après avoir envoyé cent CV sans décrocher un rendez-vous ? Il existe une forme de désamour entre les salariés et l’entreprise. On rencontre des chefs d’entreprise qui ont l’impression de ne pas voir leur fonction de créateur de richesse reconnue, d’être nombreux à avoir des insomnies liées à la survie de leur entreprise plus qu’à dormir sur des stock-options, de ne pas voir pris en compte à sa juste valeur le risque qu’ils ont le sentiment de prendre. On rencontre de l’amertume chez ceux pour lesquels emploi rime avec précarité, qui ont vu les portes de leur entreprise se fermer brutalement après avoir eu le sentiment de tout donner.

La crise n’a rien amélioré et au moment où il aurait fallu se serrer les coudes, les écarts augmentaient. Comment recréer de la confiance quand la réalité démographique fait peser des menaces de pénuries de main-d’œuvre alors que les uns réclament une baisse du coût du travail et que les autres plaident pour que cessent des fins de mois difficiles ? « Travailler ensemble pour gagner ensemble », cela pourrait être un slogan qui en rappelle un autre. Quand Total consacre 50 millions à des programmes expérimentaux pour les jeunes, est-ce la prise de conscience de la responsabilité d’une grande entreprise ou la manière de s’en dédouaner ?

Christophe de Margerie
PDG de Total

L’Europe vit une transformation des relations dans les entreprises. C’est flagrant lorsque l’on écoute les générations qui s’y côtoient. Chacune, avec ses modes d’expression, partage la volonté de se réaliser professionnellement et personnellement. Mais on ne se « marie » plus avec son entreprise ! Sans doute est-ce plus sage… Reste que tout concilier n’est pas simple, que cette idée de devenir « consommateur » d’entreprises bute sur la réalité économique.

Dans un marché du travail difficile, quitter un CDI est une prise de risque que beaucoup s’interdisent. Bref, les sources de frustration ne manquent pas. A cela vient s’ajouter un mouvement de fond qui touche toute la société française et auquel l’entreprise n’échappe pas : une profonde crise des institutions ou de contestation de l’autorité qui, sous d’autres formes, s’exprime aussi en politique ou à l’école. La crise économique n’a fait qu’accélérer cette remise en cause. A nous de reconstruire la légitimité de nos entreprises en faisant évoluer les modèles de relations qui les constituent.

L’entreprise, responsable et innovante, qui saura faire face aux enjeux de ce siècle, est une communauté ouverte aux autres. Cela passe par un management plus à l’écoute, plus modeste ; plus de dialogue, en interne mais aussi avec toutes les parties prenantes ; une modernisation du dialogue social ; plus de transparence pour mieux partager les réussites et les problèmes ; enfin un élargissement des systèmes de partage des résultats. La tâche est immense et les solutions miracles n’existent pas. Que chacun prenne ses responsabilités si l’on veut réussir !

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